Lors d’une présentation de mon livre sur le Japon, on m’a posé une question qui m’a arrêté net : « Pourquoi vous commencez par l’histoire ? On est venus pour les photos, les paysages, le voyage… pas pour un cours magistral. » La salle a ri. J’ai souri. Et j’ai répondu du mieux que je pouvais ce soir-là. Ouvrir un récit de voyage par un chapitre d’histoire n’est pas une coquetterie d’auteur ni une habitude académique. C’est un choix délibéré, profondément lié à ma façon de voyager, de photographier et d’écrire.
Un pays ne se lit pas à livre ouvert
Quand j’arrive dans un pays, je sais que ce que je vois ne représente qu’une infime partie de ce qui existe. Le présent d’un pays, c’est toujours la surface d’un iceberg. Sous les rues animées, les temples, les marchés colorés, les sourires échangés avec des inconnus, il y a des strates de temps, de mémoire, de blessures et de résiliences que l’œil nu ne perçoit pas immédiatement.
Une pagode n’est pas seulement un bel édifice. Elle porte en elle des siècles de croyances, des dynasties, des conquêtes, parfois des destructions et des reconstructions. Un plat cuisiné dans la rue raconte des migrations, des influences coloniales, des échanges commerciaux. Un geste de politesse cache des codes sociaux qui remontent à des philosophies millénaires. Sans ce fond historique, on regarde le décor sans percevoir la pièce.
C’est pour cela que j’écris ce chapitre d’histoire, pour donner à lire ce que l’image, seule, ne peut pas montrer.
Comprendre avant de regarder
La photographie m’a appris quelque chose d’essentiel : voir n’est pas regarder. On voit avec les yeux ; on regarde avec la tête et le cœur. Et pour vraiment regarder un pays, il faut l’avoir un peu compris avant d’y poser les pieds — ou au moins avant de le raconter.
Lorsque je prépare un voyage, je lis. Des récits de voyageurs anciens, des histoires nationales, des témoignages. Je cherche à comprendre ce qui a façonné les gens que je vais rencontrer, les paysages que je vais traverser. Et chaque fois, quelque chose se transforme dans mon regard. Les choses que je photographie changent. Ce que je choisis de cadrer, d’approcher, d’observer — tout cela est influencé par ce que je sais de l’histoire du lieu.
Dans mes livres, je veux transmettre ce double regard. Je veux que le lecteur arrive en territoire inconnu avec un peu de ce bagage. Le but n’est pas de tout savoir d’avance — le voyage perdrait son sel —, mais de pouvoir s’étonner au bon endroit, de comprendre pourquoi tel paysage émeut, pourquoi telle rencontre touche plus qu’une autre.
L’histoire, c’est aussi une forme de respect
Il y a une dimension éthique dans ce choix, que je n’aborde pas toujours directement mais qui est là, sous-jacente. Voyager dans un pays sans s’intéresser à son histoire, c’est risquer de ne voir que du pittoresque, de transformer une culture vivante en décor exotique. On passe alors à côté de l’essentiel : les gens, leurs histoires, leurs héritages.
Le Japon, l’Iran, l’Indonésie — ces pays que j’ai sillonnés, photographiés, racontés — ont tous des histoires complexes, parfois douloureuses. Des guerres, des colonisations, des révolutions, des reconstructions. Ignorer cela dans un récit de voyage, ce serait mentir par omission, montrer le beau sans dire le vrai.
Le chapitre d’histoire n’est pas là pour alourdir le récit. Il est là pour l’ancrer dans la réalité du monde et rappeler que les gens qu’on croise ont une mémoire, et que cette mémoire compte.
Raconter l’histoire sans ennuyer
Je m’arrête souvent sur ce point, parce qu’il est légitime. Personne n’a envie d’ouvrir un livre de voyage et de tomber sur vingt pages de chronologie dynastique ou de traités diplomatiques. Ce n’est pas ce que je fais — en tout cas, pas ce que j’essaie de faire.
Mon chapitre d’histoire est toujours ancré dans du concret. Je pars d’une image, d’un objet, d’un lieu, d’une anecdote. Je raconte des histoires dans l’Histoire. Des destins particuliers qui éclairent un contexte plus large. Je cherche les détails qui font sens, qui déclenchent une émotion ou une question, je veux aborder la grande histoire vue depuis le quotidien des gens.
Quand j’évoque la période Edo au Japon, je ne récite pas que des dates. Je parle des marchands qui vivaient dans des maisons de bois le long des fleuves, des gravures qui circulaient dans les rues, de la façon dont la paix forcée de cette période a engendré une culture artistique extraordinaire. C’est cette Histoire-là — incarnée, vivante, sensible — que je cherche à transmettre.
Le chapitre d’histoire comme clé de lecture
Il y a aussi une raison très pratique à ce choix. Dans un récit de voyage, on raconte des choses. On décrit des lieux, des rencontres, des émotions. Mais sans cadre de référence, certaines réalités restent opaques. Pourquoi ce temple est-il à cet endroit et pas un autre ? Pourquoi les gens réagissent-ils ainsi à ma présence ? Pourquoi cette frontière, cette langue, cette religion ?
Le chapitre d’histoire répond à ces questions avant même qu’elles soient posées. Il pose les fondations sur lesquelles le reste du récit peut s’élever. C’est un geste architectural, en somme : on construit les murs avant de peindre les fresques.
Et pour le lecteur, c’est aussi une façon de se projeter, de se dire : si je pars là-bas un jour, je partirai avec ce regard-là. Je regarderai ce marché, ce temple, cette forêt avec un peu plus de profondeur. Et peut-être que je comprendrai quelque chose que je n’aurais pas vu autrement.
Voyager en profondeur
Je crois finalement que c’est cela, le cœur de mon approche. Voyager en profondeur, pas comme un touriste qui court d’un monument à l’autre, mais comme un explorateur qui prend le temps de s’arrêter, de questionner, de comprendre. La photographie m’a donné cette patience. L’écriture m’a donné les mots pour la partager.
L’histoire d’un pays, ce n’est pas une parenthèse dans un récit de voyage, c’est son ADN. C’est ce qui fait que les gens sont ce qu’ils sont, que les paysages sont ce qu’ils sont, que les instants que je capture avec mon appareil ont la profondeur qu’ils ont. La montrer, c’est offrir au lecteur bien plus qu’un guide : c’est lui offrir un regard.