Dans ma pratique photographique, la philosophie du wabi-sabi n’est pas un concept décoratif ni une référence esthétique plaquée. C’est une manière d’être au monde — et donc de regarder. Photographier, pour moi, consiste moins à capturer qu’à accueillir ce qui est là, fragile, imparfait, parfois silencieux.
Le wabi-sabi : accepter l’impermanence
Le wabi-sabi nous rappelle une chose essentielle : tout est transitoire. Une lumière qui glisse, une matière qui s’effrite, un mur marqué par les saisons, un jardin qui change sans chercher à se corriger.
Dans mes images, je ne lutte jamais contre cela. Je compose avec l’impermanence, pas contre elle. Une photographie n’est pas une affirmation. C’est une trace.
Composer avec le vide et le silence
Ce qui m’attire le plus dans la photographie japonaise — et dans la culture japonaise au sens large — c’est l’importance accordée au vide. Le vide n’est pas une absence. C’est un espace de respiration.
Je laisse volontairement de la place dans mes images :
- des zones calmes,
- des marges,
- des silences visuels.
Le regard n’est jamais contraint. Il circule, il s’attarde, il hésite.
L’imperfection comme point d’équilibre
Une image trop parfaite me semble souvent close, finie. À l’inverse, une image légèrement déséquilibrée, imparfaite, incomplète, laisse une ouverture. Elle invite le spectateur à entrer, à projeter, à ressentir.
Une fissure, une asymétrie, une lumière incertaine peuvent devenir le cœur de la composition. Le wabi-sabi m’autorise à ne pas corriger, à ne pas lisser, à ne pas sur-interpréter.
Photographier lentement
Ma manière de composer est indissociable du temps. Je marche ; j’observe ; je reviens parfois au même endroit sans photographier. Quand l’image se présente, elle n’est jamais arrachée. Elle est reçue.
Cette lenteur n’est pas un luxe. C’est une condition. Elle me permet d’entrer en résonance avec le lieu, de comprendre son rythme, sa respiration, son état du moment.
Une photographie qui n’explique pas tout
Je n’attends pas de mes images qu’elles racontent une histoire complète. Je préfère qu’elles suggèrent.
Le wabi-sabi m’a appris à faire confiance au regard de l’autre, à accepter que chaque image soit interprétée différemment selon celui ou celle qui la regarde.
Une photographie réussie n’est pas celle qui impose un sens. C’est celle qui laisse une place.
Composer, c’est renoncer
Composer une image, c’est aussi renoncer :
- à tout montrer,
- à tout maîtriser,
- à tout comprendre.
Dans ce renoncement se trouve une forme de justesse. Le wabi-sabi n’est pas une esthétique de la nostalgie. C’est une éthique du regard.
Photographier comme on traverse un lieu
Ma photographie s’inscrit dans cette attention : regarder sans posséder, composer sans figer, montrer sans épuiser.
Que ce soit dans mes images, mes écrits ou mes voyages guidés, je cherche toujours le même équilibre :
laisser au monde sa part d’ombre, de silence et de mystère.