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Quand j’écris un récit de voyage, beaucoup imaginent un geste spontané : je m’assieds, j’ouvre mon carnet, et les mots coulent comme l’eau d’un tsukubai. La réalité est tout autre. Un texte de voyage n’est jamais une simple restitution : c’est un travail de sélection, d’affinement, de respiration. Relire, couper, choisir : voilà la véritable fabrique d’une page publiée.

J’ai appris cela sur les routes, d’un continent à l’autre : la scène la plus spectaculaire n’est pas toujours celle qui mérite d’être racontée ; l’émotion la plus forte n’est pas forcément la plus juste. Il faut écouter, puis trier. Et surtout : renoncer.

Relire : écouter ce que le texte veut vraiment dire

Je commence toujours par relire mes notes de terrain : phrases jetées dans la précipitation, images griffonnées à la hâte, descriptions parfois trop pleines, parfois trop maigres.

Relire, c’est retrouver l’état dans lequel j’étais au moment où j’ai vécu la scène.
Et déjà, une première question s’impose :

Quel est le cœur de l’instant ?

Une lumière ?
Un silence ?
Un geste d’un inconnu ?
L’odeur d’un marché au petit matin ?

Si la relecture ne fait pas remonter une sensation précise, alors la page restera silencieuse — et elle ne mérite pas de survivre.

Couper : tout ce qui affaiblit doit disparaître

Couper, c’est accepter qu’un texte gagne en force lorsqu’il perd du poids.
Un récit de voyage ne doit jamais être encyclopédique.
Il doit vibrer.

Je retire :

  • les explications inutiles,
  • les images répétées,
  • les adverbes bavards,
  • les paragraphes où je parle trop alors que le lieu devrait parler à ma place.

Couper, c’est libérer l’espace pour que le lecteur respire et avance à son propre rythme.
C’est aussi l’étape la plus douloureuse.
Je supprime souvent des pages entières pour n’en garder qu’un paragraphe — ou une ligne.

Choisir : composer comme un photographe

Choisir, c’est monter.
Exactement comme pour une série photographique : on sélectionne, on agence, on donne un mouvement.

Je construis une page comme une promenade :

  • une entrée (le pas qui mène dans la scène),
  • un pivot (l’instant où tout bascule : une lumière, un son, une parole),
  • une sortie (la trace que la scène laisse en moi).

Ce montage n’est jamais visible.
C’est le squelette secret du texte.
Mais c’est lui qui permet au lecteur de voyager avec moi — sans que je me mette en travers.

La page publiée est un choix, jamais un hasard

Une page publiée n’est jamais la première version.
Ni la deuxième.
Souvent pas même la dixième.

Elle est le résultat d’une suite de micro-décisions :
relire, couper, choisir, encore et encore.
L’écriture de voyage ressemble alors à ce que je fais avec l’image :
je cadre le monde pour qu’il parle de lui-même.

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