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Certains événements résistent à la photographie autant qu’ils s’y prêtent. Le pèlerinage des 88 temples de Shikoku est de ceux-là. Dans mon livre Japon, l’archipel des passions, je lui consacre deux pages. Deux pages seulement, mais peut-être les plus denses du livre — celles où l’image et le pas se confondent.


1 200 kilomètres de silence et de présence

Le Shikoku Henro est un circuit de 1 200 kilomètres qui relie les 88 temples sacrés de l’île de Shikoku, dans le sillage du moine bouddhiste Kūkai — plus connu sous le nom de Kōbō Daishi. Depuis le IXe siècle, des pèlerins vêtus de blanc parcourent cet itinéraire, bâton de marche en main, chapeau conique sur la tête. Ils s’appellent les ohenro-san, et chaque temple franchi est une étape dans un voyage intérieur autant que géographique.

Ce qui m’a frappé dès le premier passage, c’est cette coexistence permanente entre le sacré et le quotidien. On marche le long de routes nationales, on traverse des villages ordinaires, on longe des rizières. Et puis, soudain, un portail en bois, de l’encens dans l’air, le son d’une cloche — et le monde change de texture. C’est ce basculement-là que j’ai tenté de capturer.


Photographier le pèlerinage : chercher ce qui ne pose pas

Photographier des pèlerins, c’est une question d’éthique avant d’être une question de technique. Les ohenro-san ne sont pas des sujets de reportage : ils sont en chemin, dans un espace intérieur que l’objectif ne doit pas violer. J’ai appris à travailler en périphérie — les sandales posées au pied des marches, la fumée des bâtons d’encens qui monte devant un temple vide à l’aube, les silhouettes blanches sur un sentier de forêt.

Ces deux pages dans le livre ne racontent pas le pèlerinage de manière exhaustive. Elles en restituent une atmosphère : la lenteur, la dévotion silencieuse, la beauté austère des petits temples perdus dans les collines. Des images qui sont, je crois, parmi celles où j’ai le plus attendu — et le plus marché — avant de déclencher.


Guide sur ce chemin : une autre façon de transmettre

Aujourd’hui, j’accompagne des groupes sur une partie de cet itinéraire dans le cadre de mes voyages guidés au Japon. Ce n’est pas un trekking sportif : c’est une immersion dans une pratique vivante, qui continue d’attirer chaque année des milliers de marcheurs japonais et étrangers. Accompagner un groupe sur le Shikoku Henro, c’est transmettre autre chose qu’une information culturelle — c’est partager une expérience de présence, de ralentissement, d’attention au monde.

C’est aussi, pour moi, revenir à ce qui fait le cœur de mon travail : relier l’image au terrain, la photographie à la marche, le regard à l’expérience vécue. Chaque voyage au Japon est une occasion d’affiner cette lecture — et de ramener des images qui ont été gagnées pas à pas.

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