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Difficile d’évoquer mon amour de la photographie sans évoquer Martin Parr. Son flash frontal, ses couleurs poussées jusqu’à la saturation, son regard à la fois tendre et impitoyable sur les ridicules du monde contemporain, tout cela a irrigué ma façon de regarder bien avant que je puisse mettre des mots dessus. Quand j’ai appris que le Jeu de Paume lui consacrait une grande exposition, j’y suis allé sans attendre. Je n’ai pas été déçu. Je suis ressorti avec quelque chose de plus complexe que de la simple admiration.

Un testament plutôt qu’une rétrospective

Global Warning n’est pas tout à fait une rétrospective. C’est quelque chose de plus resserré, de plus intentionnel — une relecture de cinquante ans de travail à l’aune d’une question centrale : que nous ont dit toutes ces images, accumulées depuis les années 1970 jusqu’à 2024 ? Le commissaire Quentin Bajac et Martin Parr ont construit l’exposition ensemble, avant la disparition du photographe en décembre 2025. Ce contexte change la façon de regarder. On sait qu’on est face à un dernier mot — choisi, pesé, offert.

Les quelque 180 œuvres sont organisées en cinq sections thématiques qui suivent les obsessions récurrentes de Parr : le tourisme de masse et ses absurdités, la surconsommation, la dépendance technologique, le rapport dégradé au vivant, la domination de la voiture. Des thèmes qui, vus ensemble et dans la durée, forment un diagnostic d’une précision troublante sur l’état de la planète — même si Parr ne s’est jamais posé en militant.

Ce que le flash révèle

Ce qui m’a toujours fasciné chez Parr, c’est l’usage du flash en plein jour. Un choix technique qui est aussi une position esthétique et morale. Le flash aplatit les ombres, écrase les visages, donne aux couleurs une crudité qui frise l’indécence. Il ne flatte rien. Il ne cherche pas la belle lumière — il cherche la vérité de la surface, cette vérité-là que les gens exhibent sans même s’en rendre compte sur les plages, dans les supermarchés, devant les monuments.

Dans la salle consacrée à « The Last Resort »— cette série mythique sur les plages populaires de New Brighton, près de Liverpool, réalisée au début des années 1980 — j’ai pris le temps de m’arrêter longtemps. Ces images m’accompagnent depuis des années sur papier. Les voir imprimées grand format, dans l’espace d’un musée, c’est autre chose. On mesure à quel point ce travail, jugé à l’époque trop cru, trop irrespectueux, était en réalité d’une tendresse profonde pour ses sujets. Parr ne se moque pas. Il observe — avec la précision d’un entomologiste et l’affection d’un voisin.

L’humour comme arme sérieuse

Ce qui frappe dans la progression de l’exposition, c’est la façon dont l’humour de Parr se teinte progressivement d’une gravité sourde. Les premières salles sont souvent drôles — franchement, librement drôles. Une forêt de smartphones braqués sur la Joconde. Des touristes en file indienne devant un coucher de soleil. Des enfants ensevelis sous des peluches géantes dans un parc d’attractions. On rit. Puis quelque chose se fige.

Les dernières séries — celles des années 2010 et 2020 — sont plus inquiètes. Le même regard, la même technique, mais quelque chose s’est alourdi dans ce que les images disent. Parr l’avait lui-même formulé : il n’a jamais voulu convaincre qui que ce soit. Il montrait. Mais voir cinquante ans de ce regard d’un coup, c’est recevoir une accumulation que les images seules, prises une par une, ne produisent pas. C’est l’effet de l’exposition en tant que forme — et c’est ce que Bajac a réussi.

Ce qu’on ramène

Je suis sorti du Jeu de Paume avec envie de retravailler certaines de mes propres archives — de regarder différemment des images que j’avais peut-être trop vite classées. C’est ça, une grande exposition : elle ne parle pas seulement de l’artiste qu’on y découvre, elle interroge votre propre pratique. Elle vous remet en mouvement.

Global Warning est visible au Jeu de Paume jusqu’au 24 mai 2026. N’en faites pas l’économie. Allez-y un matin de semaine, à l’ouverture, quand les salles sont encore calmes. Prenez le temps de regarder les grandes séries. Et si vous ne connaissez pas encore Parr, préparez-vous à être surpris : ses images ressemblent à des blagues. Elles sont, en réalité, des archives précieuses.

Photographies réalisées par Frédéric Soreau.

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