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La photographie et l’enseignement du français langue étrangère ont plus en commun qu’il n’y paraît. Toutes deux demandent d’apprendre à regarder — à nommer ce qu’on voit, à l’interpréter, à le mettre en relation avec ce qu’on sait déjà. Depuis que je pratique les deux, j’ai naturellement fait glisser des images dans mes cours, non pas comme illustration, mais comme matériau de travail à part entière. Voici cinq exercices que j’utilise régulièrement, du niveau A2 au niveau C1.

Exercice 1 — La description guidée : dire ce qu’on voit

Je projette une photographie — de préférence une image dense, avec plusieurs plans, des personnages, une ambiance — et je demande aux apprenants de la décrire oralement ou par écrit, en suivant une progression spatiale : premier plan, arrière-plan, détails. L’objectif n’est pas d’interpréter, mais de décrire avec précision.

Ce que ça travaille : le lexique spatial (à gauche, au fond, dans le coin supérieur…), les présentatifs (il y a, on voit, on distingue…), les temps du présent de description, et la syntaxe de la phrase complexe.

Variante avancée : comparer deux images d’un même lieu prises à des moments différents — passé composé et imparfait entrent alors naturellement en jeu.

Exercice 2 — Le titre manquant : argumenter son choix

Je montre une photographie sans légende ni contexte, et je demande à chaque apprenant de lui trouver un titre — puis de le défendre face au groupe. Pourquoi ce titre plutôt qu’un autre ? Qu’est-ce que l’image dit selon toi ? Qu’est-ce qu’elle tait ?

Ce que ça travaille : l’expression de l’opinion (je pense que, il me semble, à mon avis…), la nuance et la reformulation, la capacité à argumenter à l’oral dans un cadre semi-formel.

Ce que j’observe : les apprenants s’investissent davantage quand il n’y a pas de bonne réponse. La photographie crée un espace de parole égalitaire — personne n’a tort.

Exercice 3 — Le récit de l’avant et de l’après

Une photographie fige un instant. Mais cet instant a un avant et un après. Je demande aux apprenants d’imaginer et d’écrire ce qui s’est passé juste avant que la photo soit prise — et ce qui se passera juste après. Deux courts paragraphes, en binôme ou individuellement.

Ce que ça travaille : la narration au passé (passé composé, imparfait, plus-que-parfait selon le niveau), la cohérence temporelle, le lexique de l’action et du mouvement, et la créativité dans un cadre contraint.

Conseil de sélection : les meilleures images pour cet exercice sont celles où quelque chose est en train de se passer — pas les paysages, mais les scènes de vie, les gestes suspendus, les regards.

Exercice 4 — La dispute d’interprétation

Je choisis une photographie volontairement ambiguë — une scène qu’on peut lire de plusieurs façons — et je divise le groupe en deux. Chaque équipe défend une interprétation opposée : cette image montre de la joie / cette image montre de l’inquiétude. Cette scène se passe en France / à l’étranger. Ces deux personnes se connaissent / ne se connaissent pas.

Ce que ça travaille : la concession et l’opposition (certes… mais, même si, il est vrai que… cependant…), le registre du débat, la reformulation de l’argument adverse et la capacité à convaincre.

Pour les niveaux avancés : on peut élargir à la question du point de vue du photographe — qu’est-ce que le cadrage, la lumière ou l’angle révèlent de son intention ?

Exercice 5 — Photographier pour raconter

Celui-là, je le réserve aux groupes en présentiel, idéalement lors d’une sortie terrain. Je confie à chaque apprenant un appareil ou un téléphone, et je lui donne une consigne narrative : photographiez trois images qui racontent votre rapport à cette ville / à ce quartier / à ce marché. Puis, en classe, chacun présente ses images et explique ses choix.

Ce que ça travaille : l’expression du ressenti et de la subjectivité, le lexique de la perception sensorielle, la structure du discours oral spontané, et la capacité à articuler image et langage.

Ce que j’y gagne aussi : je vois comment chaque apprenant regarde le monde. C’est une information pédagogique précieuse — et souvent une vraie surprise.

L’image comme langue commune

Ce qui me frappe, dans ces exercices, c’est la façon dont la photographie nivelle les inhibitions. Un apprenant timide qui peine à prendre la parole sur un sujet abstrait peut se révéler prolixe devant une image qui le touche. Le visible rassure — parce qu’il est partagé, parce qu’on peut y pointer du doigt, parce qu’il donne un point d’appui concret à la langue.

Ces cinq exercices sont des points de départ, pas des recettes. Chaque groupe, chaque niveau, chaque image appelleront des adaptations. Mais si vous enseignez le FLE et que vous ne travaillez pas encore avec des photographies, je vous encourage à essayer — vous serez probablement surpris de ce que vos apprenants ont à dire.

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