Ecrire sur un pays qu’on aime comporte un risque et non des moindres : l’excès de vérité subjective. Trop d’enthousiasme, trop d’adjectifs, trop de certitude … on peut, sans même s’en rendre compte, se convaincre que l’intensité du vécu est forcément transmissible tel quelle. J’ai, au fil du temps, des voyages et des livres publiés, appris à me méfier de pareil élan. C’est peut-être l’une des leçons les plus utiles que l’écriture m’ait données.
L’amour d’un lieu est un mauvais guide stylistique
Prenons l’exemple du Japon. Pour moi, cela représente vingt ans de voyages, des centaines de rouleaux argentiques et numériques, des carnets remplis à l’encre dans des gares de province ou des auberges de montagne. Je connais certains quartiers de Kyoto mieux que certains arrondissements de Paris. C’est exactement pour cette raison que les ébauches de mon livre Japon, l’archipel des passions étaient boiteuses.
Quand on aime, on accumule. On veut tout dire, tout citer, tout raconter — la lumière de novembre sur les toits, le bruit sourd des cloches à l’aube, l’odeur du dashi dans une ruelle de Nishiki, la politesse étrange et touchante d’un inconnu qui vous accompagne sur trois rues pour vous montrer votre chemin. Tout cela est réel, tout cela mérite d’exister. Mais entassé sans distance, cela ne fait pas un livre, juste un bel album souvenir que seul son auteur peut vraiment lire.
La distance n’est pas la trahison
J’ai mis du temps à comprendre que prendre de la distance avec ce qu’on aime n’est pas une forme de trahison. C’est au contraire une marque de respect — envers le lieu, envers le lecteur, envers soi-même. Écrire avec distance, ce n’est pas écrire froidement mais choisir, élager, hiérarchiser. C’est décider que cette scène-là vaut plus que celle-ci, non pas parce qu’elle est plus belle, mais parce qu’elle dit quelque chose de plus juste.
En photographie, j’applique ce principe naturellement : sur cent images, dix finissent dans le livre. Ce ne sont pas les plus spectaculaires, mais celles qui, ensemble, construisent quelque chose. L’écriture demande le même geste — et il est tout aussi difficile, parce que les mots qu’on coupe ont souvent été écrits dans les meilleurs moments du voyage.
Trois garde-fous que je m’impose
Avec les années, j’ai développé quelques réflexes qui m’aident à tenir la ligne entre passion et excès.
Relire à froid. Je n’écris jamais dans les jours qui suivent le retour. L’état de grâce post-voyage produit de belles phrases souvent inutiles. Je laisse passer au moins deux semaines avant décrire, et je supprime tout ce qui ne tient que par l’émotion du moment.
Le test du lecteur novice. Je me demande systématiquement : est-ce qu’un lecteur qui n’a jamais mis les pieds au Japon peut suivre ce passage, le ressentir, s’y projeter ? Si la réponse est non, c’est que j’écris pour moi — pas pour lui. C’est le signe qu’il faut reprendre.
Faire confiance à l’image. Dans un livre de photographies, la photo porte souvent ce que le texte n’a pas besoin de dire. J’ai appris à alléger mes légendes et mes textes d’accompagnement de tout ce que l’image dit déjà. Le silence entre les deux est souvent le meilleur endroit du livre.
Ce que l’excès révèle, malgré tout
L’enthousiasme n’est pas un défaut : les premières versions débordantes d’un texte sur un lieu qu’on aime sont précieuses, elles révèlent ce qui compte vraiment, ce qui revient, ce dont on ne peut pas se défaire. Ce sont des matériaux bruts. Le travail de l’auteur consiste ensuite à les tailler, à leur donner une forme que les autres pourront habiter.
Au fond, écrire sur un pays qu’on aime, c’est apprendre à se tenir juste à la lisière de soi-même — assez proche pour que le texte soit vivant, assez éloigné pour qu’il soit lisible. C’est un équilibre instable, et je ne suis pas sûr de le trouver à chaque fois. Mais c’est peut-être cet effort-là, précisément, qui fait qu’un récit de voyage mérite d’être lu.