Pendant longtemps, j’ai enseigné le français comme on me l’avait enseigné : avec des livres, des dialogues, des exercices, des règles. Puis, un jour sur les routes de Kyoto, un étudiant japonais qui peinait à mémoriser le vocabulaire s’est arrêté devant une petite échoppe. Il a levé son appareil photo, déclenché, et m’a dit : « Maintenant je vais m’en souvenir. »
Ce jour-là, j’ai compris quelque chose d’essentiel : la langue ne s’apprend pas seulement avec la tête, elle s’imprime aussi dans le regard. Depuis, j’ai développé une méthode qui mêle photographie et apprentissage du français, une méthode née sur le terrain, dans mes voyages, dans mes cours, dans les rencontres faites au détour d’une ruelle ou d’un marché. Et aujourd’hui, je la transmets à mes étudiants à travers des ateliers qui font dialoguer image et langage.
Pourquoi la photographie aide à mieux apprendre une langue
Photographier, c’est d’abord observer. Et observer, c’est déjà un acte linguistique : on nomme, on classe, on compare, on décrit, on interprète. La photographie active plusieurs leviers précieux pour l’apprentissage :
1. Fixer le vocabulaire par l’expérience visuelle
Un mot accompagné d’une émotion, d’un lieu, d’une couleur… ça ne s’oublie plus.
Un étudiant qui photographie une fontaine, un marché, une façade, se souviendra du mot associé parce qu’il devient son image, sa découverte.
2. Développer la description — compétence clé en FLE
« Qu’est-ce que vous voyez ? » « Comment le décrire ? » « Qu’est-ce qui attire votre regard ? »
La photo devient un support illimité pour travailler les adjectifs, les prépositions, les structures narratives.
3. Encourager la prise de parole spontanée
L’étudiant parle de sa photo : cela réduit le stress, stimule la confiance, fait émerger des phrases naturelles. On quitte la logique du « réciter juste » pour entrer dans l’expression authentique.
4. Favoriser la mémorisation par le plaisir
Apprendre une langue est parfois intimidant. Photographier, c’est ludique, créatif, engageant.
On apprend mieux quand on prend plaisir à regarder.
Ma méthode de terrain : apprendre en marchant, en observant, en capturant
Mes ateliers naissent d’une conviction : la langue s’apprend les yeux ouverts.
1. Marcher dans un quartier comme un explorateur
Je choisis un lieu — un marché, une rue commerçante, un jardin — et nous partons en exploration.
Je demande à chacun de photographier trois choses :
- quelque chose de familier,
- quelque chose d’étrange,
- quelque chose de beau.
Ce tri simple déclenche une réflexion immédiate… et un besoin de mots.
2. Verbaliser l’instant
Chaque participant présente une photo :
- « Pourquoi avez-vous choisi cette image ? »
- « Quels détails vous intéressent ? »
- « Comment la décrire en français ? »
Je guide, je reformule, j’encourage.
L’objectif est de transformer l’image en récit.
3. Travailler le lexique en fonction de ce qui apparaît
Au lieu d’imposer une liste de vocabulaire, je pars des images produites. Si les photos montrent des textures, nous travaillons les adjectifs sensoriels. Si elles montrent une scène urbaine, nous abordons les prépositions, les verbes de mouvement.
4. Réécrire après la sortie
Je propose ensuite un exercice d’écriture : décrire la photo, raconter l’instant, inventer une histoire.
Ce travail renforce :
- la mémorisation du lexique,
- la structuration des phrases,
- la capacité à passer de l’oral à l’écrit.
5. Constituer un carnet photographique de progression
Chaque étudiant repart avec un carnet d’images annotées :
- sa photo,
- les mots appris,
- ses phrases,
- les corrections.
C’est à la fois un portfolio et un journal d’apprentissage.
Une méthode née de mon parcours de photographe-voyageur
Quand je photographie un pays, je l’apprends aussi. Les couleurs, l’odeur des rues, les gestes des habitants : tout cela me donne du vocabulaire, même dans les langues que je ne maîtrise pas encore.
En enseignant, j’ai simplement inversé le processus : j’ai appris aux étudiants à regarder comme un photographe pour parler comme un locuteur confiant.
La photographie est un pont, un langage universel qui aide à apprivoiser un autre langage. Et c’est ce que je souhaite transmettre : l’apprentissage du français peut se vivre comme une aventure visuelle, sensorielle, personnelle — une façon de rencontrer le monde autrement.
Vous désirez apprendre le français autrement ?